D’abord artiste, ensuite handicapé

|

Des troupes de théâtres, groupes musicaux et festivals permettent à des personnes handicapées de se professionnaliser dans l’art et la culture. Sur scène ou en coulisses, le talent passe avant les différences. 
 

Les percussions de Treffort durant un concert. © Yannis Boyer
Article réalisé en partenariat avec le journal L'âge de faire.
Retrouvez leur sommaire sur leur site internet !


« Plus nous verrons de personnes handicapées dans d’autres situations que celles de la charité ou de la victimisation, plus vite notre subconscient fera automatiquement une mise à jour pour une nouvelle définition de la normalité. »

Ce sont les mots de Deza Nguembock, initiatrice de l’exposition Esthétique et handicap, où sont photographiés des corps tordus et meurtris. Deza Nguembock a choisi de les montrer tels quels pour les rendre moins étranges, moins dérangeants et aussi pour en dégager beauté et harmonie. Elle-même handicapée, elle se souvient de son enfance au Cameroun où elle trouvait naturellement sa place, des tâches lui étant confiées « malgré tout ». Le décalage avec la France lui a semblé brutal.

Olivier Couder, du théâtre du Cristal, partage le même avis. Il dirige une compagnie dont la moitié des effectifs est atteinte d’un handicap : « Le mépris, la pitié ou une certaine condescendance sont les sentiments les plus fréquemment exprimés pour ces personnes et leurs productions. Le milieu médico-social n’échappe pas toujours, loin s’en faut, à ces a priori. Pourtant, je suis étonné de constater combien une personne handicapée, sortie du contexte institutionnel où son comportement est fortement codé par les interactions avec son environnement, peut développer de nouvelles capacités relationnelles. »
Le Théâtre du Cristal permet justement à des personnes en situation de handicap, de pratiquer le théâtre en milieu ordinaire et de manière professionnelle. Depuis 1989, la troupe a présenté une quinzaine de spectacles dans des établissements culturels publics.

Du mime aux grands classiques

Autre démarche, des Etablissements et services d’aide par le travail (Esat) se sont spécialisés dans les activités artistiques et culturelles. Créé en 1981, le théâtre de l’Oiseau mouche, à Roubaix, en est l’un des pionniers. Depuis, d’autres ont fait leur apparition, comme l’Esat Arc-en-ciel en Champagne-Ardenne, celui d’Eurydice dans les Yvelines, Evasion en Alsace… soit une poignée de défricheurs sur l’ensemble de la France.
Au départ, le théâtre de l’Oiseau Mouche proposait essentiellement du mime, pensant que le texte serait trop compliqué à mémoriser. Il a évolué et la troupe de 23 comédiens, tous déficients mentaux, aborde aujourd’hui des grands classiques du répertoire. Reconnue comme une compagnie professionnelle, elle joue en France mais aussi à l’international. Depuis peu, elle a pris en charge l’option théâtre du lycée Baudelaire, à Roubaix.
Sur le même schéma, à Sélestat en Alsace, l’Esat Evasion réunit 19 personnes aux handicaps très variés. Toutes se sont professionnalisées en musique, en arts plastiques, dans la création de spectacles ou encore dans la gestion du festival Charivari. Le mot d’ordre reste le même, prônant la qualité avant tout. « Le support culturel et artistique est un chouette outil pour changer le regard sur le handicap. En général les gens qui viennent les voir sont bluffés », déclare Céline Modéré-Adam, éducatrice spécialisée. Selon elle, « le handicap n’est pas mis en avant sur scène, c’est le talent ! » Des gens postulent de toute la France pour entrer dans ce type d’établissement. Mais les places sont peu nombreuses (1).

Redistribuer les rôles

En dehors des établissements spécialisés, des artistes parviennent aussi à se réaliser. Les Percussions de Treffort sont nées en 1979 à l’initiative d’Alain Goudard, alors musicien intervenant dans le milieu scolaire. A l’époque, à la demande d’un Esat de l’Ain, il met en place des ateliers de musique avec des personnes handicapées. La pratique de loisir glisse vers une professionnalisation jusqu’à ce qu’une dizaine de personnes handicapées et quatre musiciens valides forment les Percussions de Treffort. Alain Goudard précise que «ceci ne passe pas par une sous-musique ! C’est un vrai travail de musicien. Ce n’est pas le handicap qui est au centre du projet mais la création musicale ».
Alain Goudard s’interroge sur la non-acceptation des différences, qui pourtant « mettent en tension, obligent à être en mouvement, impliquent d’autres manières de fonctionner… L’intérêt avec les pratiques artistiques » ajoute-t-il, « est qu’elles permettent aux gens de se comprendre, de faire ensemble, et qu’elles redistribuent les rôles et les compétences. » Lors de leurs premières rencontres, Alain Goudard aurait pu jeter l’éponge face à l’impossibilité des musiciens de mettre en place telle ou telle structure rythmique. Plutôt que de laisser tomber, il a remis en cause sa demande. Ils ont cherché ensemble comment faire avancer les choses, se basant sur les potentialités de chaque individu.
Aujourd’hui, des artistes prestigieux collaborent de temps à autre avec la formation : les Percussions de Strasbourg, Barre Phillips, Jérôme Thomas, Carlo Rizzo ou encore Louis Sclavis … L’aventure de ces percussionnistes est racontée dans le documentaire Soif d’être musique d’Alain Fabbiani. L’un des musiciens handicapés y explique : « Moi ça me fait respirer les organes », un autre : « Ã‡a me permet de rencontrer les autres. » Au début les artistes étaient intimidés, notamment à la fin des concerts ; ils sont maintenant heureux d’échanger avec leur public à chaque sortie de scène.


(1) L’Esat Evasion recrute actuellement un musicien instrumentiste et un plasticien.

Plus d'infos

DVD  Soif d’être musique d’Alain Fabbiani, 2009, 52 min., Betacam SP, 30 euros.
www.esthetique-et-handicap.com - 06 77 54 26 67
www.theatreducristal.com - 01 34 70 44 66
www.oiseau-mouche.org - 03 20 65 96 50
www.esat-evasion.fr - 03 88 8503 86
www.resonancecontemporaine.com (Percussions de Treffort) - 04 74 45 23 04
www.festival-handiclap.org (Festival Handiclap à Nantes) - 02 40 14 04 71

 

Loin des clichés, le Staff Benda Bilili

Il en faudrait beaucoup plus que des fauteuils roulants et des béquilles pour empêcher le Staff Benda Bilili (« Au-delà des apparences ») de faire une tournée mondiale. Grâce au documentaire de Renaud Barret et Florent de la Tullaye Benda Bilili, ces musiciens des rues de Kinshasa goûtent au succès international.
Au pays, touchés par la polio, tous circulent sur des engins bricolés, des hybrides de carrioles et de vélos. Les deux réalisateurs ont
« entendu ces types en sortant d'un bar, et ont bloqué : un son de dingue, des paroles de fous... » Leur première envie était de produire leur album. Ils ont commencé par les filmer en espérant convaincre des financeurs potentiels. Au final, sur six ans, les images étaient tellement nombreuses, qu’ils ont décidé d’en faire un documentaire. Le handicap, lui, ne les intéressait pas. Pour Florent de la Tullaye, « s'ils avaient été mauvais musiciens, on n'aurait pas fait de film avec eux. On n'est jamais tombés dans le misérabilisme parce que les personnages ne sont pas comme ça... Ce sont des surhommes, des mecs géniaux qui aiment fumer, chanter et baiser. Le staff est très très loin des clichés qu'on a du handicap... »



 

0

Poster un nouveau commentaire