Comment vous êtes-vous intéressé à ce dossier ?
En septembre 2008, l’association Sauvegarde du Trégor m’a invité à faire une conférence sur les conséquences des gaz dégagés par les algues vertes sur la santé. L’été qui a précédé la conférence, alors que je passais mes vacances près d’Hillion, j’ai lu dans la presse que deux chiens avaient été trouvés morts sur la plage. Deux chiens de 13 et 25 kilos ! Cela signifiait pour moi qu'un enfant pouvait subir une intoxication mortelle, le sulfure de dihydrogène (SH2) agissant de manière similaire chez l’animal et chez l’homme… Au même moment, France 3 m’a demandé de commenter un reportage sur la toxicité des algues vertes (voir le reportage), qui montrait divers témoignages saisissants. La vidéo m’a sidérée (voir le reportage). J’ai ainsi appris qu’un joggeur était mort sur la plage de Saint-Michel-en-Grève et qu’un ramasseur d’algues avait perdu connaissance pendant plusieurs jours en 1999, le témoignage d’un urgentiste de Lannion à l’appui. Le commentaire du
cameraman de la chaîne, qui raconte qu’il a presque eu des vertiges lors de son reportage, alors qu’il pataugeait dans les algues, m’a également interpellé. Cela voulait dire qu’un homme qui respire à 1,50 mètre du sol pouvait être incommodé par les quantités d'hydrogène sulfuré émises. C’est déjà le signe d’une intoxication aiguë légère. Je me suis alors demandé : va-t-on attendre qu’un nouvel accident grave se produise pour agir ? Effectivement, la réaction n’a eu lieu qu’en août 2009, après la mort du cheval et l’intoxication du cavalier sur la plage de Saint-Michel-en-Grève.
Les risques sanitaires étaient-ils alors déjà avérés ?
Lors de cette conférence de 2008, un chercheur du Centre expert européen de l’algue (Ceva) a annoncé qu'il avait relevé, avec un tout nouvel instrument de mesure, des valeurs supérieures à 500 ppm (partie par million) sur des algues pourries à Saint-Michel. C’était la première confirmation de niveaux très élevés. Moi, à partir de mes recherches, j’avais dit que les accidents montraient que les niveaux sur les algues devaient s'élever entre 500 et 1000 ppm, ce qui représente un danger de mort. Les choses étaient donc très claires. On s’est retrouvés dans une situation déplaisante car les autorités niaient tout en bloc. La préfecture des Côtes-d'Armor avait même sorti un communiqué disant qu’il n’y avait pas de problème, un tissu d’âneries… dont la célèbre phrase : "l'hydrogène sulfuré n'est mortel qu'à dose léthale"! Les professionnels de la santé étaient irrités. Nous n’étions pas entendus et nous étions malmenés.
Comment avez-vous fini par vous faire entendre ?
Les médias ont joué un rôle important. Puis nous avons constitué un groupe de réflexion à l’échelle régionale avec Air Breizh, une structure qui mesure les polluants aériens et tous les principaux acteurs de ce dossier, sur le plan sanitaire. Mais après quelques réunions, la question était : quand va-t-on faire des mesures pour connaître précisément les taux de ppm émis ? Ca n’a pas bougé, jusqu’à l’accident de l’été dernier. J’avais écrit une analyse scientifique sur la mort des chiens, qu’on a reprise et signé avec André Picot, toxicologue et chimiste. Nous l’avons diffusé dans la soirée et il a été repris par l’AFP et les organes de presse. C’est alors que les autorités, qui avaient déjà connaissance du décès de M. Morfoisse, ont accepté que des mesures soient faites, lesquelles ont confirmé le danger, atteignant jusqu'à 1000 ppm! Le Premier ministre est ensuite venu à Saint-Michel et les autorités ont enfin reconnu le problème.
Mais les autorités n'ont pas voulu lier le décès de Thierry Morfoisse aux algues vertes ?
Ce ramasseur d’algues est tombé après avoir fait des navettes en ramassant des tas d’algues pourries. Il avait envoyé un message avec son téléphone à un de ses proches pour dire qu’il n’en pouvait plus de ces algues. Il ne s’est pas senti bien après la troisième benne et a vacillé. Après la reconnaissance officielle du problème des algues, les langues se sont déliées et le décès de ce transporteur d’algues est revenu sur le tapis. Mais les autorités ont repris le discours habituel, n’admettant pas le lien entre le décès et la putréfaction des algues. Les éléments de l’autopsie n’ont été rendus publics qu’il y a dix jours. C’est là que nous avons fait un papier (lire en pdf ). Mais les autorités continuent à nier les faits !
Cela signifie-t-il que les ramasseurs d’algues n’ont aucune protection, malgré ces accidents?
Depuis l’accident de 1999, leurs tracteurs sont équipés de détecteurs qui les avertissent quand il y a un taux d’hydrogène sulfuré trop élevé dans l’air. Mais comme les détecteurs sonnent trop souvent, ils les débranchent…
Les simples marcheurs sont-ils également en danger ?
Les plages sont nettoyées deux fois par jour ; malgré cela, des kilomètres ne seront jamais nettoyés. Le milieu est surchargé en éléments nutritifs.
Le Plan algues vertes prouve-t-il qu’il y a enfin une reconnaissance officielle du problème ?
Le gouvernement a reconnu ce que des scientifiques disaient depuis vingt ans : que les marées vertes étaient dues aux nitrates et qu’il fallait baisser le taux. Mais il n’a pas très bien reconnu le danger sanitaire. Or, il faut que la population ait conscience du danger et qu’elle soit informée. Des crises d’asthme peuvent survenir avec moins de 2 ppm, c'est-à -dire 500 fois moins de ppm que les maximales relevées à Saint-Michel ! J’ai proposé d’informer la population et les professionnels de la santé et d’étudier le processus de putréfaction des algues. Un groupe de recherche va se mettre en place.
Pour en savoir plus
Pour lire les communiqués rédigés par Claude Lesné, voir le site du Département de santé publique de l’Université de Rennes 1
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