Pierre Rabhi : « Pour une république des consciences »

|

Pierre Rabhi est un agroécologiste humaniste reconnu en France et au niveau international. Il vit dans les Cévennes avec sa femme d’origine bretonne, à Montchamp, dans une ferme entièrement dédiée à l'agroécologie. Il est notamment paysan et écrivain, à l'origine du réseau des Colibris, bien implanté en Bretagne, ainsi que de la Fondation Pierre Rabhi. Il est venu hier, dans le Golfe du Morbihan, dialoguer avec son amie la princesse de Polignac, à l'initiative de la CPAM 56. L'occasion pour nous de publier l'entretien que nous avons eu avec lui l'automne dernier.

Dans les Cévennes, Pierre Rabhi aspire à une sobriété heureuse en compagnie des siens. © Megevand
 Pierre Rabhi, des personnes de plus en plus nombreuses font appel à votre sagesse pour obtenir des conseils en art de vivre. Pourriez-vous nous dire en quoi consiste votre quotidien ?

Dans ma vie comme dans celle de chacun, il y a des hauts et des bas. Je passe par différents états. Mais ce qui compte par dessus tout est d'obtenir des moments paisibles, tranquilles en soi. J'aime me sentir dans la légèreté, oublier pour un temps toutes les choses que je dois faire... J'aspire à ce rythme de tranquillité de plus en plus et je travaille à alléger mon quotidien, limiter mes déplacements... Mes journées sont globalement variables en fonction du temps et des saisons.
Aujourd'hui, en plein été, j'écris un manifeste pour cet automne, je reçois beaucoup de gens, accorde de nombreuses interviews et puis surtout, je m'occupe de mon champ et des visites à la ferme. Je suis quelqu'un qui n'a pas besoin de beaucoup de sommeil; quatre ou cinq heures me suffisent. Il m'arrive alors de rêvasser quelques temps le matin, dans mon lit, avant de me lever. Ce moment de solitude m'est aussi essentiel.

Vous travaillez la Terre depuis des années alors que n'y étiez pas prédisposé. Qu'est-ce qui vous a poussé vers cette voie ?

Je crois que c'est mon statut d'insurgé. Vous savez, je suis originaire du désert algérien, et lorsque j'ai travaillé à Paris dans une entreprise, en tant qu'ouvrier, j'ai été frappé par l'organisation sociale qui y régnait. Cela me révoltait ! J'ai vite compris, grâce à l'étude des grandes organisations à travers l'Histoire, que la modernité éloignait les gens de la nature. Ce « paradigme de la modernité », comme on pourrait l'appeler,  induit une concentration urbaine intense et une abolition de la civilisation paysanne. Je me suis senti aliéné dans ce microcosme de l'entreprise. C'est pourquoi nous avons décidé en 61, avec ma compagne, de changer de vie et de nous installer dans les Cévennes.

Mais entre le rêve d'une ferme productive et sa concrétisation, il y a des étapes à franchir. Comment en êtes-vous arrivés à l'agroécologie ?

La découverte de l'agriculture moderne a été ma seconde révolte ! En arrivant dans les Cévennes, j'ai souhaité apprendre à cultiver la terre; et j'ai découvert que, loin de la chérir, l'agriculture moderne lui faisait la guerre. J'en étais ébahi ! A force d'études alternatives, j'ai appris comment gérer la nature sans lui infliger de dégâts, mais au contraire en en prenant soin. Nous avons alors acheté une ferme, modeste, et l'avons cultivée suivant les préceptes de l'agriculture biologique et écologique.
Les très bons résultats obtenus dans ma ferme – qui avait été jugée « invivable » à l'origine - ont commencé à se faire connaître et, en 1981, j'ai été appelé au Burkina Faso pour enseigner l'agroécologie. L'objectif était double : travailler en agriculture biologique et sur les écosystèmes environnants grâce à des reboisements, des aménagements... Le succès des formations a été tel que  les demandes africaines se sont multipliées. Nous avons donc créé, en 1985, le centre de formation « Gorom Gorom », au nord du Burkina Faso, pour répondre aux demandes d’accompagnement pédagogique.
Aujourd'hui, l'agroécologie reste ma grande passion. Et je suis persuadé que c'est cette méthode qui, elle seule, pourra sauver l'agriculture et répondre à la grave crise alimentaire mondiale.

Au delà de l'agriculture biologique et des soins à apporter à la Terre, vous intégrez une véritable dimension sociale dans vos propos. Quel est ce lien entre terre et humanisme ?

Partant du principe qu'il convient de soigner la terre, la démarche agroécologique fait appel à une démarche de conscience éveillée. On ne peut pas demander à la terre de nous nourrir et dans le même temps la blesser et la tuer. En prenant soin de la terre, je nourris les générations présentes et assure l'avenir des futures.
L'agroécologie intègre aussi une philosophie qui donne à penser la Terre, de mille manières. Comme réintroduire la beauté et la poésie dans notre rapport à la nature. De même, le sacré s’avère indispensable à mes yeux. La vie en elle-même n'est-elle pas sacrée ? Stoppons cette marchandisation généralisée de la nature pour revenir à la beauté intrinsèque et au sacré de la vie. C'est à coup de cÅ“ur que la nature devrait être évaluée, et non pas de dollars !

C'est là votre engagement politique ? Remettre le cœur à la place du dollar ?

Entre autres points, oui. De mes convictions, j'ai presque fait un combat politique. Je crois en la simplicité et en l'humain, c'est pourquoi je prône la décroissance et la sobriété heureuse. L'humanité doit maintenant se demander quel sera son avenir !
En 2002, lors de ma candidature aux élections présidentielles, nous avons eu une belle tribune sur le thème de « l’insurrection des consciences ». Mais aujourd'hui, la politique n'est plus en phase avec la multiplicité des mutations qui s’opèrent dans la société. Elle reste aux prises de la toute puissante finance. Et, finalement, c'est elle qui demeure marginale par rapport à la société civile, pourtant bien consciente de son temps.
Face à ce constat, nous avons donc décidé de célébrer la société civile en 2012, par le biais d'une campagne parallèle : « Pour une république des consciences ». Il s'agit d'interpeller chacun dans sa responsabilité propre. Nous ne pouvons pas nous défausser éternellement chacun les uns sur les autres. Prenons notre avenir en main !
Nous sommes nombreux à être convaincus qu'un autre monde est totalement possible. La société civile travaille, chaque jour et très concrètement, à cette nouvelle construction. Nous ne faisons pas que proclamer : nous créons ! Le monde futur est en route alors que le modèle actuel s'effondre petit à petit.

Dans votre dernier livre , vous parlez de sobriété heureuse. Est-ce là une solution aux maux d'aujourd'hui ? Serait-ce une composante essentielle de cette nouvelle organisation à construire ?

De par mon enfance dans le monde séculaire du désert, j'ai pu gouter au fait de la vie simple et heureuse. Cette sobriété a toujours été pour moi une façon de résister à la démence de la société. Alors oui, elle me semble essentielle. Et je crois profondément, dans toute mon âme, qu'elle est un facteur de bonheur.
Je suis issu d'une culture dans laquelle lorsque l'on mange à sa faim, l'on est abrité et en bonne santé, on rend grâce à Dieu. C'est la gratitude. En complète opposition avec l'éternelle insatisfaction dans laquelle nous évoluons aujourd'hui. Nous ne mettons aucune limite au superflu et à l'abondance qui, au final, nous rendent malheureux. Et puis surtout nous ne résolvons pas l'essentiel : des gens meurent encore de faim, comme l’illustre la famine en Somalie par exemple...
Cette recherche insatiable du « toujours plus » tente de combler un vide, mais ne procure pas de bonheur. Je conseillerais plutôt de rechercher la joie profonde, la légèreté, l'amour du prochain... cette joie sans mots.

 

Pour terminer, une dernière question territoriale : pourquoi êtes-vous si attaché à la Bretagne ?

Tout d'abord, je dois avouer que c'est grâce à la vaillance de mon épouse que nous sommes parvenus là où nous en sommes. Or ma compagne est une bretonne ! J’ai un respect immense à cette région et à ses fils et filles ! Ensuite, plus personnellement, les paysages bretons me touchent beaucoup. Leur immensité, leur aspect sauvage et puissant me font parfois penser au désert de mon enfance. Je m'y sens bien, serein. Et puis la Bretagne abrite certains de mes amis. La Princesse de Polignac fait partie de ces personnes rares avec qui je suis en profonde convergence d'âme et de conscience, au-delà des conditions sociales.

 

C'est quoi l'agroécologie ?

L'agroécologie est un mouvement qui prône le respect des écosystèmes et intègre les dimensions économiques, sociales et politiques de la vie humaine. Il s'agit d'une démarche qui vise à associer le développement agricole à la protection de l’environnement. Ses objectifs principaux sont de faire évoluer l’agriculture à orientation quantitative vers une agriculture qualitative impliquant un renouvellement des buts et des moyens. Les tenants de ce mouvement se défendent d'une approche purement technique, mais prônent une approche globale basée sur la reconnaissance des savoirs et savoir-faire paysans.

 

Plus d'infos

Les livres de Pierre Rabhi

www.colibris-lemouvement.org
www.terre-humanisme.org
www.fondationpierrerabhi.org

L'oasis de Pen an Hoat - les Colibris en Bretagne

http://www.agroecologie-bretagne.com/

0

Poster un nouveau commentaire