manchots gentoo

Biodiversité cachée chez les manchots gentoo

Combien d’espèces d’oiseaux existe-t-il ? Selon la personne à qui vous demandez, ce nombre peut varier de 9 000 à 20 000, ce qui dépend généralement de la définition de l’espèce que vous utilisez. Souvent, lorsqu’une nouvelle espèce d’oiseau est découverte, elle représente un organisme qui n’a pas été trouvé auparavant, que ce soit dans les profondeurs des forêts, sur les sommets des montagnes ou sur la côte d’une île éloignée. Ces animaux auront une apparence, un son et un comportement potentiellement différents des autres espèces et seront géographiquement distincts, ce qui rend la désignation d’une nouvelle espèce très simple. Parfois, cependant, une espèce peut se cacher au grand jour, dans les tiroirs d’un musée ou sur le terrain. On parle alors d’espèces cryptiques, c’est-à-dire de taxons qui ne peuvent pas être facilement identifiés ou différenciés à l’aide de caractères physiques, mais qui peuvent être discernés grâce à des preuves génétiques et/ou écologiques. Pour trouver ces nouvelles espèces, il faut se pencher sur les espèces existantes et chercher à savoir si elles abritent une biodiversité cachée.

Compte tenu de leur vaste aire de répartition géographique et des différences génétiques et morphologiques déjà constatées, les manchots gentoo étaient de solides candidats pour abriter une biodiversité cachée au niveau des espèces. Le manchot gentoo (Pygoscelis papua) est la plus grande des trois espèces de Pygoscelis (les autres étant la jugulaire et l’Adélie) et identifiable par son bec charismatique aux tons rouges, sa tête noire et ses deux taches blanches contrastantes sur la face. Avec une aire de répartition circumpolaire couvrant la péninsule Antarctique jusqu’aux îles subantarctiques (par exemple Crozet, Géorgie du Sud, Malouines, etc.), les manchots gentoo vivent dans des conditions environnementales très diverses. Les populations de cette aire de répartition subissent les effets variés de l’évolution des conditions climatiques. La découverte d’espèces cachées est particulièrement importante pour des organismes comme celui-ci, qui peuvent être menacés aujourd’hui ou à l’avenir, car seules les espèces reconnues (et non les populations) sont généralement prises en compte dans les évaluations de conservation et font l’objet de mesures de protection. Alors que de nombreuses populations de gentoos augmentent en taille, ce n’est pas une tendance universelle et s’il existe une biodiversité cachée au sein de l’espèce, alors ces populations uniques ne seront pas protégées par les mesures actuelles.

Bien que des études dans le passé aient examiné la variation génétique chez les manchots gentoo, aucune n’a utilisé un cadre taxonomique intégratif combinant des analyses morphologiques multivariées contemporaines avec des données génomiques. Nous avons donc cherché à vérifier si les quatre lignées génétiques de manchots gentoo décrites (Kerguelen, Malouines, Géorgie du Sud, Shetlands du Sud/péninsule antarctique occidentale) sont également distinctes sur le plan morphologique, et justifient donc la reconnaissance en tant qu’espèces distinctes.

Nous avons appliqué une gamme de techniques analytiques à des échantillons génétiques prélevés sur le terrain et à des données morphologiques collectées à partir de spécimens de musée, afin de taquiner toute variation qui pourrait exister entre les différentes populations de gentoo. Les résultats génétiques vus dans la phylogénie ci-dessous soulignent comment les membres de chaque population sont plus étroitement liés les uns aux autres qu’à tout membre d’une population différente.

Nous avons mesuré le crâne, le bec, les nageoires et les pattes des spécimens de musée et nous les avons comparés entre les populations pour voir s’il existe des différences physiques. Nous avons constaté qu’il existe une différence de taille significative entre les membres de chaque population, ceux qui vivent sur la péninsule antarctique étant les plus petits et ceux des îles Malouines étant les plus grands. De façon intéressante, et en accord avec les idées d’espèces cryptiques, il n’y a pas de différences de plumage entre les différentes lignées, toutes gardant les plumes monochromes et le bec rouge vif.

Toutes ces preuves combinées aux données sur l’habitat et le régime alimentaire indiquent une variation claire au niveau de l’espèce au sein des manchots gentoo et nous recommandons donc la reconnaissance de quatre espèces différentes : P. papua pour la lignée des Malouines, P.ellsworthi pour les gentous des Shetlands du Sud et de la péninsule antarctique occidentale, P. taeniata pour les gentous des Kerguelen et enfin P. poncetii, nommée d’après Sally Poncet, dont l’ensemble des travaux a considérablement influencé le domaine de la biologie polaire, notamment en ce qui concerne la Géorgie du Sud où l’on trouve cette nouvelle espèce.

L’aspect le plus fascinant de ce résultat est que le manchot gentoo a été décrit à l’origine en 1781 par J.R. Forster et près de 240 ans plus tard, en utilisant des outils à travers l’écologie et l’évolution, nous avons découvert que le gentoo est en fait quatre espèces. Sachant qu’il existe actuellement 18 espèces reconnues de manchots, ces nouveaux gentoos représentent une augmentation de 15 % du nombre d’espèces pour la famille des pingouins.